03 mai 2008

le petit dossier de Gabriel #03

Quelques lectures italiennes

 

152855438.gifBlessures de guerre

Giulia Fazzi

Gallimard

9782070782536

20€

Blessures de guerre est l’histoire d’un combat perdu d’avance qui se ressent comme un cri. Dans une petite ville du nord de l’Italie, une jeune femme se retrouve aux prises avec la machine économique. Ouvrière dans une entreprise de textile familiale, elle entend bien faire respecter ses droits de travailleuse face à une direction bicéphale (un père et son fils) complètement sourde à ses revendications et qui plus est, brutale et cynique jusqu’à l’abject. Une lutte non seulement niée par les patrons mais rejetée par ses propres collègues.

Premier roman de Giulia Fazzi, ce roman coup de poing construit autour d’un évènement tragique et charnière, est une véritable réussite entre autres grâce à une écriture maîtrisée et une construction toute en tension. Un style dur et efficace qui laisse son entière place aux émotions et affects du personnage principal. A lire et à suivre !

 

1131418043.jpgVénus privée

Scerbanenco Giorgio

10/18

(malheureusement épuisé)

 Giorgio Scerbanenco est considéré comme le père du roman noir italien. Né à Kiev en 1911, il émigre en Italie après l’assassinat de son père par les bolcheviks et s’établit d’abord à Rome avec sa mère puis s’installera définitivement à Milan. Après des tonnes de petits boulots et des débuts dans le journalisme, il se tournera vers le roman dans les années 50.

Vénus privée est le premier volet des aventures de Duca Lamberti, ancien médecin radié de l’ordre pour euthanasie qui se trouvera une occupation de détective privée à sa sortie de prison. Dans cet opus originel Duca Lamberti va se voir confronter au monde de la prostitution de luxe par l’entremise d’un jeune homme alcoolique. Lamberti s’est vu charger de sevrer ce garçon à peine adulte par son riche père et ne voit qu’une solution pour résoudre sa dépendance, comprendre les raisons du suicide de sa petite amie. Roman noir, social , Vénus privée nous plonge dans un univers sinistre et glauque mais sans violence (une scène seulement en fin de roman). Doucement Scerbanenco dévoile l’horreur des pratiques mafieuses de ce commerce avec un style et une écriture mesurés et lucides.

 

266769915.gifMorts et remords

Mileschi Christophe

La fosse aux ours

9782912042750

14€

 J’ai une faiblesse toute particulière pour ce livre ainsi que pour Le clown amoureux (chroniqué à la suite). Il est des livres quand on est libraire, que l’on rencontre grâce à une invitation d’auteur. En effet, en début d’année j’ai contacté Christophe Mileschi et Oreste Sacchelli (coauteur du Clown amoureux) afin d’organiser une rendez-vous littéraire au moment du festival de cinéma Les reflets du cinéma italien. Ils se sont déplacés et qu’ils en soient encore remerciés ici parce que s’il y avait peu de monde au débat nous avons pu passer un très agréable moment. Fin de la parenthèse, passons au livre.

Sentant la mort frappée à sa porte, Vittorio Alberto Tordo se retourne une dernière fois sur son passé. Ecrivain de renom il se désespère alors que la camarde elle ne se résigne pas, de n’avoir pas su révéler à ses contemporains la vraie cruauté de la nature humaine, message qu’il voulait faire passer dans ses écrits. Mais n’a-t-il pas lui-même brouillé les pistes en magnifiant et en participant à cette glorieuse passion destructrice qu’est la guerre. En vantant et louant les qualités d’hommes politiques qui ne se servaient que de ces penchants.

Tordo fait partie de cette génération d’écrivains et d’artistes italiens du début vingtième qui après avoir vantés les mérites de la première guerre mondiale, se sont également accommodés du régime fasciste. Morts et remords nous montre ce changement générationnel, le changement d’une époque, d’une culture.

 

1478998704.gifLe clown amoureux

(L’œuvre cinématographique de Roberto Bénigni)

Mileschi Christophe & Sacchelli Oreste

La fosse aux ours

9782912042927

18€

Qui se cache derrière cette image de bouffon survoltée que nous donne à voir le pétillant Roberto Benigni dans le peu de films que l’on peut voir de ce côté-ci des Alpes ? C’est cette image stéréotypée que les auteurs vont au fur et à mesure battre en brèche. Ecrit à quatre mains cette monographie est constituée en deux parties. D’abord les fiches détaillées des neuf films réalisés par Benigni dans l’ordre chronologique qui révèlent peu à peu les motifs et les thèmes récurent de ce cinéaste hors normes. Dans une seconde partie la voix est donnée aux acteurs principaux, Benigni d’abord qui se dévoile et nous fait plonger dans sa genèse puis Vincenzo Cerami, le scénariste qui a donné sa rigueur au clown, explique son travail et sa collaboration, pour finir avec une interview de Nicoletta Braschi, la compagne et muse de Roberto Benigni.

Le clown amoureux est un essai sur le cinéma qui se lit comme un roman, on plonge dans un univers moins rigolo qu’on ne le pense au premier degré tout en découvrant les thèmes de prédilection du réalisateur-acteur, la ville, l’autorité, les femmes et l’Amour.

 

311885507.gifTrain 8017

Perissinotto Alessandro

La fosse aux ours

9782912042651

17€

A la fin de la seconde guerre mondiale, Adelmo Baudino est révoqué de son poste de policier du rail pour cause de collaboration. Accusé à tort, il vit seul avec sa mère dans une maison en ruine tout en travaillant sur des petits chantiers. C’est en lisant les faits divers dans un journal qu’il croit avoir trouvé la solution à son renvoi. C’est en cherchant la personne qui voudra l’innocenter qu’il va reprendre du service. Une série de crimes frappent essentillement des cheminots. Devant la passivité de la police, il va lui-même relier ces affaires et replonger dans les horreurs de la guerre. Un très bon roman policier qui nous plonge dans l’Italie d’après-guerre dans ses antagonismes et sa troublante mémoire du passé récent.

A lire également de Perissinotto, A mon juge aux éditions Gallimard, Prix Grinzane Cavour 2005.

31 décembre 2007

le petit dossier de Gabriel #02

c655f489512cbef107a352d704893167.gifJimmy Beaulieu et l’écurie Mécanique Générale
Quelques pelures, Résine de synthèse, Le moral des troupes...

Dilettante du dessin et musicien de la BD, Jimmy Beaulieu est un acteur important de la scène BD montréalaise. Venue à la BD un peu par hasard, il a fait tous les métiers possibles autour de l’art séquentiel (libraire, éditeur, conférencier, commissaire d’exposition...) avant de se consacrer à la production de ses propres projets et à son poste de « coach » (directeur de collection) chez Mécanique Générale. Fin des années 90, il publie ses premières BD et participe à la création des éditions de La Pastèque, de la revue Spoutnik et du centre de diffusion F-52. En 2001, il créé avec deux collègues dessinateurs, Leif Tande et Sébastien Trahan, accompagné de Luc Giard, Benoît Joly et PhlppGrrd, l’écurie Mécanique Générale, collectif de six auteurs et maison d’édition. MG explore le médium de l’image séquentielle à bulles avec liberté et poésie, selon les propres envies de leurs auteurs. Véritable laboratoire de création, les éditions MG publient les projets personnels de leurs auteurs mais aussi des petits nouveaux comme des plus confirmés (MG vient d’éditer Véro d’Edmond Baudoin), des collaborations et des collectifs d’auteurs.

Avec un dessin souvent proche du crayonné, et un trait hérité de la ligne claire, rapide et efficace, Jimmy Beaulieu nous raconte des histoires du quotidien, des petits riens aux grands moments, sa vie est une source d’inspiration constante ainsi que sa ville d’adoption, Montréal. Dans Quelques pelures et Résine de Synthèse, qui se répondent, il nous raconte la solitude, la recherche de l’âme soeur puis une fois sa blonde trouvée, la vie commune, le tout arroser d’une bonne dose d’ironie et d’autodérision. Dans Moins vingt-deux degrés Celsius, son album le moins personnel et écrit en trois jours, Beaulieu exprime la solitude d’une femme en manque d’affection qui se réfugie avec son chat dans le visionnage des films de Steve McQueen. (A voir presque uniquement pour le dessin de cette femme belle et fragile). Le moral des troupes, qui doit être sa BD la plus aboutie, reprend le cours autobiographique de Beaulieu à Montréal, sa nouvelle vie avec sa blonde, sa relation aux femmes et au monde, qu’il déplore froid et cynique. Dans la veine roman graphique (le livre compte plus de 150 pages), il se replonge également dans son enfance, sa vie à Québec, la famille et les copains d’enfance. Est à paraître bientôt, son dernier album, Ma voisine en maillot, qui traitera à l’inverse de Moins vingt-deus degrés Celsius, de l’exubérance estivale et d’une histoire d’amour qui peut se consacrer à elle seule pendant le temps d’une coupure générale d’électricité.

Gabriel / M’Lire

14:35 Publié dans les dossiers de Gabriel | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | |  Facebook | | | |

29 décembre 2007

le petit dossier de Gabriel #01

8782c0330dd1be6910e24dbc46240891.gifUn homme est mort 
Kris et Etienne Davodeau

Futuropolis - 15€

A la lecture d’Un homme est mort, l’émotion transmise par le récit fut si prégnante que les larmes coulèrent, et en y réfléchissant bien, c’est la première fois qu’un récit graphique me fait cette impression là. 1950. Brest est presque entièrement détruite par les derniers combats de la seconde guerre mondiale. Ville stratégique pour les deux camps, elle fut le siège de combats acharnés deux mois durant. Tout est à reconstruire. Des milliers d’ouvriers se mettent au travail pour faire à nouveau sortir de terre une ville qu’on leur avait volée. La guerre, la Libération, la nouvelle organisation politique du Monde laissaient une grande place à l’espoir et à la vie retrouvée mais aussi au doute, à l’insécurité. Le rationnement, la pénurie, le problème de logement rendait le quotidien précaire. Du côté politique, les mouvements d’émancipation des colonies et en particulier l’Indochine rappelait que la guerre se poursuivait quelque part. Dans ce contexte incertain, les avis divergent sur le parti à prendre mais la cohésion des différents groupes syndicaux et politiques va s’opérer tout de même. Il faut ajouter que Brest, ville d’ouvriers et de dockers fortement marqués à gauche, est entourée d’une campagne fortement catholique, encore appelée « terre des prêtres ». Les communistes de la CGT (« moscoutaire »), de FO (née d’une scission avec cette dernière) et les mouvements chrétiens comme la CFTC et la JOC, vont s’unir pour créer un élan et une dynamique prêt à faire évoluer le choses sur le plan social pour les travailleurs et par conséquent pour toute la population. Le printemps 1950 sera rouge et malheureusement un homme en mourra.

Cependant, ce livre n’est pas essentiellement une histoire du mouvement social de mars-avril. Il est surtout la renaissance ou l’adaptation en bande dessinée, d’un film, également intitulé Un homme est mort et tourné par René Vautier, les jours suivants le décès d’Edouard Mazé, le 17 avril 1950. De retour en France après avoir terminé un documentaire sur le colonialisme français (Afrique 50) et recherché par la police, René Vautier est appelé par la section CGT de Brest pour « couvrir » les manifestations du printemps 1950. Fortement secoué par la mort d’Edouard Mazé, il filme la ville paralysée, les hommes et les femmes, l’enterrement de Mazé et monte le tout sans avoir pu prendre de son. Lui vient l’idée de lire pendant la projection, un poème d’Eluard, écrit en hommage à Gabriel Péri. Douze minutes de film, entièrement perdues puisqu’à force d’être projetée la pellicule se brisera après plus de 150 projections dans et hors de Brest. Douze minutes qui vont servir à montrer la vie, les conditions de travail et les attentes d’une population qui ne demandait qu’un peu plus, un petit mieux, pour vivre sans avoir trop à se soucier du lendemain. Douze minutes pour célébrer un combat, le justifier et honorer la mémoire d’un homme tombé pour rien, un petit mieux. Douze minutes rendues en soixante-quatre pages ciselées, qui auront demandées quatre années de travail et de recherches à Kris, le scénariste à la base du projet. Accompagné par Etienne Davodeau qui continue avec talent, à montrer que la bande dessinée peut traiter du réel, de sujets graves, quotidiens, proches de nous ou politiques. Son dessin est juste, efficace, humain et la colorisation nous transporte dans l’atmosphère de ces jours et ces nuits de tensions, de combats, d’espérances.

Un dossier, en fin d’ouvrage accompagne et complète le récit.

Gabriel Pailler

18:40 Publié dans les dossiers de Gabriel | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | |  Facebook | | | |